Bertha, la suite
Je ne vous en avais pas parlé suite à ce billet, mais j'ai décidé de laisser l'araignée dans la fenêtre. D'abord parce que j'avais un doute... et puis parce que je n'aime pas tuer les bêtes. Si Bertha était morte dévorée la veille; c'était sans aucun doute dû à une macabre pratique sexuelle de son espèce et j'aurais beau user de toute la persuasion dont je suis capable, je ne pourrais jamais convaincre les araignées d'y renoncer. Alors bon... au lieu de prendre une décision, j'ai décidé de laisser la nouvelle locataire dans sa toile.
Puis... quelques jours plus tard.... miracle... j'observai, au pied de la toile, un détail qui m'avait échappé jusqu'alors: une carapace vide. Bertha aurait-elle pu muer? Oh joie! Me dis-je alors, maintenant le doute est assez fort pour que je renonce à tout acte drastique. Cette petite, qu'elle soit ma Bertha ou non, restera dans la fenêtre tant que faire se peut, ou qu'elle n'en aura pas sa claque du froid. La fenêtre n'est pas super bien isolée, je me disais qu'elle se tannerait sans doute pas mal vite, je redoutais même qu'elle meurt gelée au beau milieu d'un soir de décembre. Enfin bon, je décidai qu'il serait fort courtois que je la laissasse en paix, pour le reste des événements, je la laissais bon juge de sa demeure.
Chaque matin, en préparant mon café, je saluais Bertha, oh, pas en mots, mais je la cherchais du regard. J'aimais voir qu'elle allait bien, qu'elle semblait heureuse. Pauvre chouette, l'hiver chez nous, est non seulement froid, mais il est aussi pauvre en mouches. Pas moyen d'en trouver une pour la contenter depuis octobre dernier. Octobre... novembre.... décembre... c'est long sans manger... janvier... elle devenait de plus en plus maigre, de plus en plus pâle... fin janvier, je ne fus pas étonnée de la voir prendre ses cliques et ses claques et abandonner sa toile.
- Fini la lumière et le froid, me déclara t-elle. Moi, je vais chasser dans l'armoire d'à côté, j'espère que j'ai trouverai de quoi manger!
J'observai alors son voyage, le premier jour elle coucha près des tasses, mais elle trouva que cela ne lui convenait pas. "Les tasse, pfff..." me dit-elle, y'a pas de bouffe dans ce coin-là! Le deuxième jour elle se rendit à peine plus loin, en haut du bol géant Tupperware vert lime et de mon coffre à batteur à oeufs. J'ai vite compris en la saluant de la main, qu'elle n'y resterait pas longtemps non plus. Il s'agit d'un bout d'armoire que je visite beaucoup trop souvent bien que j'aie essayé, sans grand succès, de ne pas la déranger. Le quatrième jour elle s'installa dans le coin gauche de l'armoire, au dessus des bols à gâteaux. L'endroit était parfait, calme, bonne vue stratégique, bien aéré. La joie. Moi je m'inquiétais surtout de l'affluence de mouches dans ce petit coin perdu de la cuisine mais je lui faisais confiance. Pauvre Bertha, me disais-je, les temps sont durs... ça doit pas être évident être une araignée de cuisine en février. On est tellement loin du printemps et des maringouins... . Et puis durant plusieurs jours, j'eus le plaisir de pouvoir saluer ma petite amie chaque fois que j'ouvrais la fameuse armoire, ça me rassurait un brin.
Jeudi soir, je décide de faire des cupcakes, j'ouvre l'armoire... "Tiens? Bertha n'y est pas..." que je me dis, non sans une bribe d'inquiétude. Je prends mes bols à gâteaux du bout des doigts (l'armoire est haute pour moi) et ramène la pile au complet sur le comptoir. Je prends le gros, celui du dessous; qui servira à mélanger le sucre et le beurre, puis les oeufs, que j'ajouterai un à un en mélangeant bien entre chaque addition. Je viens pour prendre le petit bol dans la pile, celui dans lequel je mélangerai la farine, la poudre à pâte et le sel. Et puis là, je vois; Bertha toute recroquevillée au fond du bol.
- Bertha? Que je lui demande d'une voix hésitante.
Elle ne bouge pas.
- Bertha? Que je lui demande encore.
Comme elle ne bougeait toujours pas, mais que je sais bien que des fois c'est ce que les araignées font quand elles ont peur, j'ai déposé le bol plus loin et j'ai attendu. Chaque fois que je passais à côté du bol, mon coeur se serrait et j'avais une larme qui menaçait de couler... parce que Bertha ne bougeait plus. Je n'osais évidemment pas en parler à Coquinette, qui aurait sans doute été fort troublée d'apprendre le décès d'un membre de la famille, alors je décidai de l'épargner. Ici, je crois qu'il serait bon de dire que durant toute cette peine, je m'interrogeais tout de même un peu sur l'ampleur que cela prenait dans mon esprit. Coudonc, j'suis dont ben sensible ostie, me suis-je même surprise à penser. J'étais toute chamboulée donc, mais je faisais cela comme une pro et je n'impliquais pas ma fille dans ma peine, jusqu'à ce qu'au milieu du souper, je me lève pour me servir un verre d'eau et que je pose mon regard sur la fenêtre où Bertha avait élu domicile à l'automne dernier.
- Tu regardes Bertha maman? T'as vu qu'elle n'es plus là?
Elle aussi... avait vu. J'en fus tellement chamboulée que c'est sorti tout seul. Les petites larmes ont commencées à me couler le long des yeux:
- Non, ma chéri, elle est morte tantôt.
- Non, non, pas Bertha... maman.. pas Berthaaaaa!
Et c'est comme ça que jeudi soir dernier, ma fille s'est retrouvée dans mes bras, au milieu de la cuisine, et qu'on a versé quelques larmes, pour notre défunte copine.
RIP Bertha, on t'aimait. Et je te l'ai jamais dit, mais voilà: avant toi, j'avais une phobie des araignées.
Commentaires
Tu connais le film LES BEAUX SOUVENIRS de Francis Mankiewicz ( scénario de Réjean Ducharme )? Dans ce film Monique Spaziani se lie d'amitié avec une araignée.
Posted by: johanne | février 7, 2010 09:27 AM
Non, je ne connais pas, mais j'irai voir, ça m'intéresse! Merci.
Posted by: peccadilles | février 7, 2010 10:12 AM
pôvre vous !! j'ai les yeux tout brouillés de larmes en lisant ce beau moment dans votre cuisine ! moi aussi ,j'ai déjà eu une amie Dorothée dans ma fenêtre....en 1989 .....ma cousine m'en parle encore ....malheureusement j'ai vécu ma peine seule en célibataire endurcie que j'étais !
Posted by: grenouille verte | février 8, 2010 01:11 PM